Dans le petit salon
carré, un feu de bois se meurt, allumant de-ci, de-là,
de chaudes escarboucles sur les cuivres antiques et bosselés,
au dos des reliures polies et dédorées, dans le
cristal du lustre et le verre des lunettes sévères
de la mamie assoupie.
La vieille dame, abîmée dans le sommeil paraît
torse comme un sarment. Elle s'est frileusement pelotonnée
dans le coin le plus chaud de son fauteuil rustique, engoncée
parmi les coussins de laine criarde qu'on a bien voulu lui laisser
tricoter, autrefois...
Entre ses doigts noueux, elle tient ses bésicles inutiles,
reflétant l'âtre rougeoyant.
Au chuintement las de la bûche qui finit de se consumer,
au tic-tac fidèle depuis l'enfance de la lourde pendule,
sentinelle du temps, se joint le souffle fragile de la grand-mère.
Elle rêve. C'est la seule chose qu'on lui ait abandonnée.
Les courbatures de la vieillesse et l'insomnie ne lui en laissent
pas toujours le loisir.
Ses enfants l'ont oubliée là. Ils lui ont rapidement
donné la becquée, lui ont fait ingurgiter les médicaments
du soir qu'ils lui servent tôt, afin d'être débarrassés
de la corvée.
1
Dans la journée qui s'écoule lentement, le feu est le seul ami. Toujours présent avec l'horloge qui ne l'abandonne jamais, et compte patiemment ses heures passives.
Cependant, comme
des voix enfantines, on l'appelle, on rit autour d'elle. Ce n'est
pas le gong des heures, elle en est sûre.
Rien ne ressemble autour d'elle à de la gaîté.
Va-t-on lui faire une surprise ? Est-ce son anniversaire ? Non,
tout le monde a oublié qu'elle en avait un.
Sa fête ? C'est quand, déjà, la Sainte-Mamie
?
Année après année, le calendrier ne le lui
a jamais révélé. Mais on insiste ! Les rires
coulent comme des cascades. Ses paupières ont tremblé.
Non, ne les ouvrons pas ! Le réel a perdu sa joie.
Restons bien calfeutrée en deçà des paupières
closes, portes de la féérie derrière lesquelles
tout est permis.
Elle ouvre cependant ses yeux gris-perle embués... Elle
les écarquille...
Dans la cheminée, un halo doré enveloppe la bûche
calcinée. La braise se ranime, elle semble inspirer, expirer.
Une, deux, trois étincelles jaillissent, explosent puis
prennent forme en petits poings, pieds, bonnet, qui deviennent
feux follets, sautent sur les étagères bien rangées,
se faufilent entre les livres anciens, font de l'équilibre
et des cabrioles sur la grosse poutre du foyer, vont déranger
les cristaux du lustre qui valsent et tintent, regardent sous
les aiguilles de la grosse pendule et lui ordonnent de sonner
l'heure séance tenante.
2
Quelques voltiges
encore et se posent en éclats de rires sur le tablier noir
de la vieille dame ahurie.
Un, deux, trois petits bonshommes, bien campés sur leurs
jambes, les poings sur les hanches, lèvent vers elle leur
nez pointu. Ils sont vêtus d'un pourpoint, de collants,
de poulaines et d'un bonnet à grelot.
Hop ! Un tout de vert. Deux, tout de bleu. Trois tout de jaune.
La mamie, fébrilement, remet ses lunettes, les ajuste sur
son nez tombant. Ce sont bien de minuscules personnages qui la
considèrent du haut de leurs trois pommes et, sans plus
d'égards, se disent leurs premières impressions
d'une voix qui nasille, tantôt aigüe et tantôt
grave, mais vive et joyeuse.
- Esprits follets, mes frères, farfadets affairés,
nom d'un mulot, avez-vous vu ces hublots ?
- Serait-ce une guivre, foi de rongeur de cuivre ? Le chevalier
de la Tourelle n'en voudra pas pour la demoiselle : la bonne femme
n'est pas convenable, croyez-m'en, ce n'est point fable.
- Pourtant, sa tête est pleine d'histoires mirifiques, magiques,
magnifiques...
- J'espère seulement,ô lutins mes compères,
habitants de fondrières, qu'elle sait éternuer,
il vaudrait mieux, sacrebleu, avec tous les souhaits par devers
elle enfermés depuis tant d'années !
- Pourvu qu'elle ne se croie pas obligée, commérage
encagé, de tourner sept fois sa langue dans la bouche,
vieille comme souche, avant de parler. Ou encore, de toucher du
bois rond, dent de dragon... on ne la prendrait pas au drôle,
parole de troll.
3
- Rassurez-vous,
farfadets farfouillants, elle croit encore au Père Noël,
par la magie de Pimprenelle. Elle professe aussi que les souris
vertes existent, la légende émaillée résiste,
mais que s'étiolent ces bestioles trempées dans
l'huile d'anguille, transformées en artichauts tout chauds.
- Elle présente les qualités requises, jaugée
m'en est permise, n'y revenons pas, barbe à papa... Laissons-la
dire à son aise: peut-être veut-elle nous poser questions
à profusion...
- Devinettes de bavardes reinettes, charades en parade...
- Poserez-vous plutôt moult questions ? Voyons, nous sommes
toute ouïe, point de suspension...
La vieille dame interloquée avait quelques difficultés
à retrouver ses esprits endormis. Elle s'entendit demander
d'une voix blanche :
- Qui êtes-vous ? Que faites-vous ici ?
- Nous sommes d'authentiques lutins, amis des petits riens, grand-mère.
Et présentement, nous ne faisons rien ici, quoique dans
nos habitudes ne soit pas d'en rien faire.
- ...
- C'est ainsi. Nous sommes de race lutine, espèce espiègle,
malicieux messieurs, crapules noctambules, vif argent, esprits
follets des forêts, farfadets farouches, friands de fariboles,
préparateurs de la poudre de perlimpinpin, et mettons en
éprouvette celle d'escampette. Colporteurs de cloportes
et bichonnés barbichus. Tels sont ceux qui vous présentent
leurs hommages et vous invitent à les suivre au pays de
la mutinerie dont ils ont l'honneur et l'avantage d'être
les ambassadeurs épris... N'ayez crainte, pantouflarde
archivée, les lutins malins s'occuperont et rond petit
patapon de tout. Et pour commencer, de votre taille ridicule,
patachou.
4
- Oui, aussi quelle
idée eûtes-vous, bonne dame Jeanne, de vouloir grandir
à tout prix, sans songer à aujourd'hui ? Encore,
si vous aviez su vous arrêter, de vous rapetisser nous auriez
épargné. Aucune puérilité ! Allons,
incomparables compères, formons la ronde de l'aronde.
Alors les gnomes de sauter sur la brique rougie, de se poursuivre
autour de la mamie, laquelle n'ose pas bouger, de peur de les
renverser. Ils chantent sur tous les tons, ils vocalisent éperdûment,
craquettent, coassent, flûtent :
- Il était un peu-tit hom-meu...
- Pirouette cacahuète...
Il était un petit homme.
Ils font des cabrioles, reprenant à tue-tête la comptine,
gambadant débridés, en une farandole vertigineuse
quand, tout à coup, la vieille dame se retrouve entourée
par eux.
Elle réalise
qu'ils sont à présent de la même taille tous
les quatre, sur le fauteuil paillé qui est devenu vaste
chaume couché au milieu de gros nuages mous de laine criarde.
- Comme d'habitude, il semblerait que ce soit moi qui ait trouvé
la bonne note, la magique qui dénote, se rengorge le lutin
jaune. Grâce aux cours enroués de la perdrix des
neiges qui cacabait comme quatre.
- Pourtant, s'étonne le lutin vert, la vénérable
grenouille du fossé aux iris m'avait bien conseillé
les sons embourbés et syncopés.
- Et les vocalises en sourdine du chat-huant assoupi, ajouta le
lutin bleu.
5
Le disciple de la
perdrix coupe court à toute discussion :
- Peu importe, désenchantés chanteurs, quel procédé
fut efficace, puisque nous avons obtenu l'effet désiré.
A présent, docte dame, en route pour notre contrée.
Donnez-nous la main, que nous sautions à pieds joints dans
le brasier.
Apeurée, la grand-mère fit mine de reculer.
- Elle ne sait pas sur quel pied danser. Voyons, montrez-vous
déraisonnable, telle la grenouille de la fable. Ah ! Peut-être
faudrait-il que nous vous expliquions pourquoi et comment, mescollègues
en collants et moi-même nous y somme pris pour venir jusqu'à
vous, ventrebleu !
Et aussi vous demandez-vous de quel droit ces lutins batifolants
et sans vergogne, sans autorisation aucune viennent vous enlever
pour dans leur monde vous amener. Sachez, noble bonne femme, qu'au
pays des lutins le temps n'est pas compté quand pour mission
l'humain admis doit le traverser.
- Quand nous vous ramènerons, je jure que pas une seconde
ne vous aura été volée de votre monde. Alors,
seuls les souvenirs que vous en rapporterez chargeront votre tête
en échange de vos histoires si rares. Vous ne risquez rien,
parole de mutin, rien qui puisse ternir votre destin, pareil à
une glace sans tain sur le monde des lutins...
- Mission vous parlais-je, mission vous raconterai-je : lorsque
le chevalier des joncs, vulgaire troll d'opérette, forte
tête qui se donne nom d'importance, a fait publier que sa
fillette, la pauvrette, était à toute extrêmité,
en nous, fanfarons farfadets, le sang ne fit qu'un tour, et sans
tergiverser le moins du monde, nous avons formé la ronde,
et nous sommes jetés à vos pieds, ainsi qu'il sied
: vous êtes bonne femme de métier, dont le savoir
fait autorité au pays de la mutinerie.
6
- Depuis le temps
immémorial, reprend le vert lutin tintinnabulant, que vous
êtes réduite au silence par une oublieuse famille,
vous avez certes emmagasiné rêves et légendes,
fantastiques contrées, extravagances et réminiscences,
lubies et utopies...
- Ce sont justement les ingrédients de base pour la médication
de la demoiselle des joncs, intervint le lutin bleu. A n'en pas
douter, vous êtes de praticien, la "bonne femme"
en bon langage lutin, la plus qualifiée. Quand vous verrez
l'enfant, frêle demoiselle aux yeux de cristal, votre bon
coeur trouvera le chemin de la guérison pour elle, abattra
la mélancolie des choses connues.
Le petit homme jaune, ayant obtenu le silence d'un froncement
de sourcils, reprit le fil de son récit.
- Je suis donc parti à pied. Mes frères réfractaires
préférèrent afin d'arriver avec diligence
emprunter, Lebleu, un escargot de Bourgogne, et Levert un petit
gris. Heureusement, les limaçons n'ont pas trop regimbé,
et les ont menés à bon port. J'arrivai juste comme
ils s'ingéniaient à persuader le trousseau de la
clé des songes de leur prompt retour au pays. Nous nous
somme glissés par l'étroite ouverture de l'armoire
à glace, qui a toujours peur de laisser échapper
ce qui ne devrait.
- Voilà comment nous avons atterris dans cet âtre
où nous couvions patiemment sous la cendre jusqu'à
tout à l'heure.
La vieille dame semblait perplexe. La triste monotonie de son existence se trouvait subitement changée en rêve merveilleux où tout était possible. Etait-ce bon de sauter dans un feu, même mourant ? Allons, que risquait-on en compagnie de si gentils lurons?
7
Ses yeux s'allumèrent, ses rides se creusèrent au sourire qui éclaira
son visage. Les braves compères se regardèrent, grelottèrent
du bonnet d'un air entendu et bondirent tous quatre dans le feu, faisant voler
un épais nuage de cendre.
Les flocons grisâtres se déposèrent lentement, transformant
les rutilants collants en gris mistigris.
Disparu le petit salon.
La neige de cendre tapissait une immense surface. Tout semblait converger vers
un gigantesque panneau de bois blanc, si grand qu'on l'apercevait à des
lieues.
Ils marchèrent, dissipant la cendre sous leurs pieds pressés.
Les empreintes de leurs pas leur révélait un sol transparent sous
lequel un monde merveilleux foisonnait : des cascades traversaient le paysage,
créant un arc-en-ciel fabuleux. Les plantes aux feuilles en toile d'araignées
reflétaient l'iris de la lumière qu'elles se renvoyaient en éclairs
merveilleux, illuminant les libellules gracieuses dont les ailes se moiraient.
Les lutins entraînèrent la bonne femme fascinée qui attachait
son regard aux traces de ses pas. Derrière eux disparaissait l'immense
âtre éclairé par un Maître-Feu dont les bras de flammes
dispersaient la cendre afin de recouvrir les empreintes sacrilèges dans
l'uniforme étendue.
Soudain, un grinçant bruit de porte s'adressa à eux en ces termes
:
- Je vous reconnais, compères lutins. Cachottiers j'espère vous
n'êtes point. Car au-delà vous n'irez loin...
La titanesque armoire à glace avança d'un pas sur ses massifs pieds
griffus. Au-dessus de son corps-miroir, le majestueux fronton ondulait telle
une bannière claquant dans le vent.
8
- Loin de nous l'idée de vous tromper, roi de l'Huis, Maître des
clefs. Lejaune me prénomme, et mot magique je te donne : HarkomiRhôme
!
l'imposante sculpture barroque mi-aigle mi-acanthe clôt une paupière
de bois. Elle digéra la formule qui parut lui convenir. Elle hérissa
ses plumes de noyer autour de son crâne vernissé :
- Farfadets, vous connaissez le secret, aux autres versets je vous soumets.
- Ô Génie du pays des contes, dans l'univers ne trouverez d'autre
LeVert, et CysthaeWiert est la formule qui te sied.
La masse de bois frissonna dans l'épaisseur de ses panneaux, ferma les
yeux et attendit.
- Frontière antique du pays mystique, Palsambleu, ne reconnais-tu pas
LeBleu ? Par le Grand Erable, voici ma fable :
MôranFallebee !
Le fabuleux animal ouvrit son bec de bois serré sur une clef de forte
taille, rouillée et tarabiscotée. Elle chut vers le sol à
grande vitesse, menaçant d'écraser les petits personnages.
Un fil invisible l'arrêta à hauteur d'une serrure de laiton. La
volumineuse clef des songes s'y introduisit, vira sept fois en gémissant.
Les lutins versèrent la larme convenue pour la souffrance du pêne.
Le massif ventre-miroir s'ouvrit en gémissant, libérant le ressort
du tiroir du bas escamotable qui devint escalier moussu, surplombant le pays
de la Mutinerie.
Les lutins et la vieille femme posèrent le pied sur le premier bloc.
9
Le long cou de bois se dégagea du fronton, fusa haut dans les airs, craquant
de toutes ses fibres endormies. D'une hauteur vertigineuse, la tête se
pencha vers le sol et y fondit... L'aigle se métamorphosa en acanthe acérée,
puis reprit sa forme première,son bec redoutable sifflant dans l'air s'arrêta
sous le nez de la bonne femme pétrifiée :
- Coquins lutins, qu'est-ce que celà ? Taupe myope ou espèce des
bois ? Quoi qu'il en soit, on ne passe pas !
- Mais, Roy du Passage, nous justifions de nos bagages !
- Point de bagage qui n'ait de mot de passage !
- Pardonnez mon inadvertance, notre bonne femme possède, n'en doutez pas,
sa sentence :
Aussitôt, le malin LeVert se dissimule derrière la vieille dame,
et, contrefaisant sa voix, il dit tout d'un trait :
- Voilà, noble douanier, ce que tu avais droit d'espérer de moi
: DosinThésouRhéThanîVouëYannoix !
La colossale barrière rappela ses défenseurs à bec et piquants.
Ils revinrent se loger dans le fronton...
Elle tressaillit au plus profond de ses vieilles boiseries, son immense glace
clinqua et palpita.
Les malicieux lutins s'envolèrent avec leur protégée par
dessus les marches en colimaçon.
Derrière eux retentit le cri furieux du gardien sorti de sa transe.
10
Déjà, une foule
barriolée bruissait autour d'eux. Des fleurs de toutes tailles, de toutes
formes et de toutes couleurs jetaient aux nouveaux venus des confettis de pollen.
Des abeilles pelucheuses composaient des loopings allègres et des sphynx
débonnaires déroulaient leur trompe afin d'interpréter le
beau Danube bleu.
- Cueillez-nous donc, ma chère,vous en mourez d'envie, et nous aussi,
lui déclara, d'une voix de haute-contre, une minuscule pervenche, en se
lissant les pétales d'une feuille désinvolte.
Mais, comme la grand-mère allait la cueillir :
- Oh, quelles façons ! C'est d'un barbare ! S'indigna en s'empourprant
une grosse pivoine attentive à sa mise en plis. Malheureuse, on ne vous
a donc jamais appris à inviter des fleurs pour prendre un vase ? Tenez,
en voici justement un. Prenez-en de la graine, comme nous aimons à dire
ici...
Aussitôt, la pervenche y sauta, avec un rire de gorge. En fait, la mamie
n'avait qu'à désigner les fleurs pour que celles-ci, l'une après
l'autre, viennent plonger dans le vase. A la fin, la place commençant
à manquer, elles se disputaient.
A vrai dire, le bouquet était très vivant. Il s'agitait dans un
babil étourdissant : " Ne poussez pas !", "Vous m'écrasez
le pistil !", "Mes vrilles ! Attention à mes vrilles !",
"Et mes grappes, malotru!", "Ah ! Bas les étamines !".
Alors, la grand-mère déclara que la composition était achevée.
La plupart, sans modestie aucune, commentait le chic qu'elle produisait au milieu
du bouquet.
Le flore accourue et délaissée se dispersa, boudeuse.
- Ne vous faites aucun souci, dit le lutin jaune, elles ne restent jamais fâchées
bien longtemps. Quant aux autres, le vase les transportera devant le miroir :
elles admireront à loisir le bouquet qu'elles composent et s'y disputeront
les meilleures places.
11
- Allons plutôt voir de ce pas le chevalier, ou plutôt sa fille de
ce pas, intervint le gnome bleu.
- Compère LeBleu, reprit LeJaune, prenez garde aux répétitions
intempestives ! Elles lassent l'esprit. Réservez-les pour les comptines
et certaines histoires pour dormir. Je reconnais là encore les résultats
lamentables des leçons du Chat-Huant. Assurément, vous avez trop
étudié les rondes, et voilà pourquoi vous redondez, digue
dondaine, digue dondon !
- Je regrette vivement, LeJaune, mon compagnon, de ne pouvoir devenir rouge de
colère. Primo, eu égard au fait que je suis d'azur, secundo parce
que je ne suis pas coléreux, mais tertio, je ne regrette jamais rien,
de toutes façons.
- Quittez ces propos oiseux, cervelles d'oiseaux, commença LeVert, nous
voici au bord du grand bassin qui grouille de saugrenues grenouilles. Or, puisque
je me flatte d'être le meilleur élève de la roussette du
fossé ouest, ce sera moi qui vous introduirait auprès des batraciens
de ces lieux.
- "Miss Lapioune, marquise exquise, vos mouches sont servies, grasses et
bleues, fraîches et entières, comme vous les aimez !
Aussitôt, telle une torpille infernale, surgit une grenouille verte, les
yeux aussi gros que son ventre blanc, et la langue écarlate pendant avidement
d'une bouche fendue largement.
- Où çà ? Où çà ? Ah, LeVert, sot vermisseau,
votre galéjade n'est pas du meilleur goût, et je m'y connais, gastronome
batracien que je suis. On ne plaisante pas avec ces choses-là ! Je suis
une pauvre malheureuse qui va bouder, na !
12
- Attendez, ô Voracité
incomparable ! Nous voudrions rencontrer la demoiselle...
- Elle est maigre !
- Elle doit bien valoir son pesant de mouches...
- Sans doute, mais elle doit quand même être en-dessous de la taille
de guêpe. Croyez-moi, il vaut mieux faire envie que pitié !
- Savez-vous comment on peut s'introduire à son chevet ?
- Il paraît qu'elle réside actuellement derrière les créneaux
du baquet central, parmi les joncs acérés, dards empoisonnés.
Essayez les nénuphars, c'est comme un gué. Ensuite, vous vous expliquerez
avec le mirmidon qui se prétend son père. Un vieux gredin toujours
mal luné. Bon, si c'est tout ce que vous avez d'intéressant à
manger, je ne me retiens pas plus longtemps. Bonjour chez vous !
Et elle replongea dans l'eau vaseuse, dispersant les poissons rouges, bonnasses
: ils s'étaient rassemblés avec le mince espoir de récolter
quelque miette des mouches de Miss Lapioune.
Les voyageurs avancèrent prudemment sur les larges feuilles de nénuphar.
Les fourmis s'agittaient furieusement afin de rassembler leurs troupeaux de pucerons
que les quatre intrus dérangeaient dans leur digestion. Finalement, la
végétation aquatique était plus solide qu'il n'y paraissait.
Les lutins, suivis de la mamie, laquelle semblait avoir retrouvé les jambes
de ses vingt ans, arrivèrent au pied d'un amoncellement de rochers tarabiscotés.
Ils se demandaient comment gravir de tels escarpements, quand une voix de fausset
les héla :
13
- "Qui arriver céans
? Quoi désirer ? Comment inventer moi? Quand partis ? Or, çà,
tourner talons ou gare aux amis joncs qui crachent et piquent !"
Deux yeux fous roulaient en tous sens au milieu d'une tignasse et d'une barbe
hirsutes.
- Ô baragouinant baron des herbes barbotantes, répondit LeBleu,
nous sommes lutins qui vous présentons cette bonne femme, pour la demoiselle.
Elle vient du monde raisonnable.
Alors, le chevalier gonfle ses joues, sa face en est toute congestionnée,
elle vire au violet. Elle ressemble à une énorme pensée
dont la corolle se déploie majestueusement. Seul dépasse, tel un
pistil incongru, le nez pointu et rose du troll.
Soudain : "ATCHOUM !" Il éternue en un vacarme étonnant.
Une fois, deux fois, trois fois.
- A vos souhaits ! S'écrient en choeur les lutins, applaudissant enthousiasmés.
Aussitôt, ils se retrouvent autour du chevalier qui rit de bon coeur.
- A la fin, braves lutins, bonne femme avez trouvée ! Que de secrets chéris
devez détenir, citoyenne d'Outre-Mutinerie !
( Il pleurniche un moment, puis se reprend, essaie de se donner un peu de contenance).
- Joncs qui jonchez mon apanage avec panache, repoussez vos dards et formez haie
! Honneur aux bons et braves messagers de guérison. Ah ! ma gente fille,
la demoiselle, dépérit, languissante. Nulle médecine, nulle
potion, nulle purge n'y fait rien, non plus qu'éllébore ou poudre
de perlimpimpin, charmes des fées ou sortilèges des bardes.
14
Ce ne sont que bourdonnements
pathétiques auxquels répond la ronde des charognards moustiques,
des gouapes guêpes ou des félons frelons. Ils n'ont de cesse de
nous tarabuster. Tenez, j'aperçois leurs escadrilles lancinantes derrière
le sycomore aux cloportes. Hâtons-nous, hannetons, entonnons :
Se tournant vers le bassin, il se mit à psalmodier :
"Tapis volants, balais fagottés,
Brise distances, que soient emportés
Par les voies enchantées
Ceux qui sont en partance
Vers la damoiselle de beauté".
A ces mots, les eaux se mirent à frémir. Bientôt, elles bouillonnèrent
bruyamment, laissant échapper le globe irisé d'une bulle fabuleuse.
Celle-ci s'approcha doucement, glissante et soyeuse. Insensiblement, la vieille
dame et les compgnons de Mutinerie se retrouvèrent à l'intérieur
de la sphère qui s'éleva.
La brise les balançant doucement dans leur étrange nacelle, les
conduisit sur le balcon arachnéen surplombant le vertigineux phare où
demeurait la Demoiselle.
Plop ! La bulle venait d'éclater. Ils se retrouvaient à l'air libre.
De fins rideaux transparents volaient gracieusement à l'extérieur.
Le chevalier les invita à entrer avec force révérences.
Sous une vaste coupole résonnaient des centaines de grelots. Des marottes
dansaient dans l'air. Un concert de rires les plus variés se répercutaient.
Une foule chamarrée de bouffons; fous, ménestrels, bardes, conteurs
déployaient tous leurs talents, mais leurs rires sonnaient faux. Les traits
de leur visage étaient tirés, leurs habits froissés. Leurs
gestes étaient pesants. Le coeur n'y était plus depuis longtemps.
15
Au centre d'une alcôve
tendue de satin et de fils arachnéens, irisée de perles de rosée,
un sofa de verdure sur lequel la lumière pleut tout autour de la Demoiselle,
allongée et alanguie, les yeux mi-clos et la respiration paresseuse.
- Mais ! C'est une libellule ! S'écrie la vieille femme.
- Que nenni ! La reprit aussitôt le troll, c'est une Demoiselle, madame
la Bonne Femme. Respectez, je vous prie, le souvenir de feu sa mère, et
aussi votre serviteur. Oncques n'aurait choisi une vulgaire libellule pour épouse.
Devant vous repose notre fille. Elle a les immenses yeux cristallins de sa mère
et son corps gracile. Mais vous reconnaîtrez aussi le noble visage de son
père, son teint de mûre et son ondoyante chevelure.
La vieille dame se sentait émue. Elle s'approcha de la couche, se pencha,
et, doucement, demanda :
- Comment allez-vous, ma fille ?
- Votre fille ? S'insurgea le chevalier.
- Chut ! Coupa LeVert.
Dans un souffle ténu, la malade répondit :
- Je suis toute chose.
- C'est-à-dire ?
- J'ai fait chose !
- Plaît-il ?
- Chose !
- ...
- C'est un défaut de prononciation, expliqua le troll. En fait, elle vous
a dit qu'elle n'avait plus goût à rien, et qu'elle pense que vous
n'auriez pas dû vous déranger, que c'était... -Ah ! Comment
a-t-elle dit, déjà ?- inutile.
16
- Vraiment ?
- Chose ! Reprit la Demoiselle agacée.
- Elle ne me le fait pas dire !
Le père se pencha sur le lit de son enfant :
- Mais cette bonne femme connaît des histoires comme jamais on n'en inventerait
en Mutinerie. Alors, ma fille, nous allons vous laisser seuls.
Et ils s'en furent, laissant la Demoiselle qui avait fermé les yeux, et
la bonne femme bien ennuyée.
- La pauvre enfant ! La pauvre enfant ! Mais de quelle maladie souffre-t-elle
donc ? Et que veulent-ils donc que je fasse ? Moi qui n'ai jamais su guérir
ni mes lapins ni mes oies.
Elle laissa errer ses regards sur la vaste chambre, admira la grande feuille
de nymphéa, toute dégoulinante du baldaquin que formaient les évanescentes
toiles de tarentules, sur laquelle reposait la Demoiselle.
- Quelle belle chambre vous avez, mon enfant. Vous avez bien de la chance d'avoir
autant d'amis, comme ces bons et braves lutins, et toute cette troupe qui sait
si bien danser et vous conter de si belles histoires...
- Oh ! Vous savez, chose, des histoires...
- Comment ?
- Que les histoires m'ennuient, à la longue...
- Vous devez être bien triste, pour ne point aimer celà. Quand j'étais
pitchoune, ma grand-mère m'en contait une à l'année: pour
la nuit de la Noël.
17
- Il est vrai que cela ne fait
guère.
- J'ai souvenir des neuf beaux récits qu'elle m'a contés, bercés
par les cahots du cheval lorsque nous allions à la messe de minuit.
- Un cheval ? Quelle est cette chose ?
- Ce n'est point une chose, c'est un animal. Le nôtre s'appelait Pégase.
Il abattait beaucoup d'ouvrage à la ferme : il tirait la charrette, labourait
les champs. Quelquefois, il me portait sur son dos, en revenant du pré.
Il était grand, grand, avec un pelage brun et blanc, de bons gros yeux
doux et une longue crinière à laquelle je pouvais me pendre pour
monter dessus. Il était très gentil.
- Et une messe de minuit, c'est gentil comme un cheval ?
- ... Eh bien, ce n'est pas comme un animal ou une personne. La messe de minuit
se passe à l'église, la nuit de Noël. Tous les gens du canton
s'y retrouvent. Certains viennent de très loin. Parfois d'une dizaine
de lieues. C'est que personne n'aurait voulu manquer la messe de minuit à
Sainte-Thècle. On parle du bon repas qu'on a préparé en
rentrant. Les enfants essayent de deviner les cadeaux qu'ils auront le lendemain,
dans les sabots. Et quand ça commence, on ne doit plus parler. Il faut
écouter le prêtre. Il raconte la naissance du petit Jésus,
dans sa mangeoire, et l'âne, le boeuf, les moutons et les bergers qui leur
tenaient compagnie. Il explique la belle étoile qui a brillé dans
le ciel pour annoncer tout çà aux hommes. Et les anges aux habits
scintillants qui volaient, soufflant dans leurs trompettes. Heureusement, la
nuit de Noël, il ne parle pas de tous les ennuis qu'a eus Jésus,
après.
- Continue, Bonne Femme, continue la nuit de Noël.
- C'était un grand événement. On se levait très tôt.
Moi, je
18
donnais le grain à la
basse-cour. Les poulets, les oies, les canards. Je préparais les légumes
et j'allais chercher le bois. Il fallait bien choisir les bûches, pour
qu'elles durent longtemps dans l'âtre. C'est que c'est long, une messe
de minuit, avec le voyage jusqu'au village, à trois lieues. Il fallait
que le feu soit joyeux quand nous rentrerions. Ensuite, je cassais des noix,
des noisettes ou des amandes, j'aidais la grand-mère à éplucher
les légumes pour la soupe, je préparais les marrons pour farcir
la dinde. Tout le monde s'activait fort.
La nuit tombait alors. Il faisait très froid. Une dernière fois,
on vérifiait la porte des étables. On donnait une tape aux chiens
qui allaient surveiller la ferme. On grimpait dans la cariole. Et hue ! Le cheval
partait au pas. J'étais serrée dans les jupes de l'ancêtre.
Un beau clair de lune inondait la campagne. Je réclamais l'histoire à
la grand-mère. Alors, à travers sa voix, je m'enfonçais
dans le rêve. Sa bouche faisait de petits nuages de buée. Enroulée
dans ma capeline, j'oubliais le froid.
Et l'histoire allait son chemin, au rythme des pas de Pégase. Les sabots
des hommes sonnaient clair sur le chemin verglacé. On entendait crier
l'herbe gelée. Ils serraient leurs mains sur leurs gourdins ou leurs fusils
à pierre. C'est qu'à l'époque, il y avait encore des loups
et des ours par chez nous.
Et le village apparaissait. De loin, on voyait de petites lumières se
rassembler tout autour de l'église. Les vitraux colorés appelaient
à la fête, illuminés par les grands cierges qui brûlaient
à l'intérieur.
Et de par les chemins de traverse, les lampions avançaient, éclairant
des silhouettes pressées.
19
Et les vieux nommaient ces cohortes
fantômes :
- Là, ce sont les Saraillé, de la Combe Basse.
- Et là, sur la colline, les Cousiès, du Bois-d'en-Haut.
- Oui, et leur Noëllie est là aussi, celle qui a épousé
le gars Tomerlin.
- Ils ont acheté la vieille baraque du père Soquiès, et
y font du poulet et de l'oie...
- Tiens, le vieux Chopard, monté sur son âne. Il nous enterrera
tous, celui-là ! Presque centenaire et le voilà qui fait ses trois
lieues et demie pour venir à la messe de la mi-nuit.
Et les lumignons convergeaient vers l'église. De loin, ses vitraux éclairés
la faisaient ressembler à un jouet coloré. Et les flammes mouvantes
des torches rendaient ses ogives scintillantes. Elle avalait les gens, et on
voulait déjà être à leur place. Comme ils devaient
avoir chaud dans toute cette lumière !
Par économie, on éteignait ses loupiotes à quelque distance,
quand on touchait au but et qu'on savait ne plus rien craindre. De loin, on distinguait
de sombres silhouettes qui se mouvaient comme des fantômes, puis renaissaient
brusquement à la lumière en atteignant le but, et semblaient s'auréoler
intensément, comme des lucioles.
Les yeux de la vieille femme brillaient, à l'unisson de ceux de la Demoiselle.
Emportées qu'elles étaient toutes deux dans la même histoire.
Elles regardaient au loin. Elles sentaient le froid de cette nuit de Noël,
et elles attendaient avec la même impatience d'entrer dans l'église.
L'une pour découvrir le but de tant de préparatifs et d'efforts,
l'autre pour retrouver la magie de son enfance.
20
Et la grand-mère parlait,
et la petite Demoiselle ouvrait grandes les oreilles, et la bouche aussi, pour
mieux gober l'histoire. Les ailes de son nez palpitaient, essayaient de saisir
les senteurs, mais ses yeux étaient fermés, pour aller plus loin
encore.
Elles s'évadaient ainsi au bout de la nuit.
Le petit matin les trouva endormies l'une dans les bras de l'autre. Toute la
cour, inquiète, n'avait pas fermé l'oeil.
LeVert se glissa en catimini dans la chambre. Son sourire s'étira jusqu'aux
oreilles, qu'il avait loin de chaque côté, et il alla rendre compte.
Une ovation salua l'indiscrétion. On entonna une chanson, et on dansa
autour du chevalier dont les yeux laissaient échapper des fontaines de
larmes de joie. Au milieu du refrain, tout le monde s'endormit sur place.
Et les jours passèrent ainsi. La vieille bonne-femme racontait ses histoires
à la Demoiselle. Celle-ci se délectait de la vie du monde raisonnable
d'autrefois : les travaux des champs durant l'été, le fauchage
du blé et les glaneuses, les vendanges, le triage du raisin et la rousse
ambiance de l'automne. Elle se passsionnait pour le rude labeur des bûcherons,
les petites tâches de tous les jours pour nourrir les poulets, les oies,
pour garder les vaches et les brebis. Elle s'émerveillait à la
naissance d'un petit veau, la pêche aux écrevisses à la nuit
tombée. Elle frissonnait au souvenir de l'hiver, quand il fallait se lever
avant le jour et traire les vaches dans la douce chaleur de l'étable.
Et tous ces jeux merveilleux : à cache-cache dans le foin, les cabanes
aux murs en bottes de paille, la capture des grillons avec un brin d'herbe, afin
d'organiser des courses, le dévalement des pentes herbeuses, enfoncé
jusqu'au menton dans des sacs d'engrais, ces mille choses qu'on fabriquait d'un
bout de bois ou de touffes d'herbe. On jouait avec l'eau, le vent, les animaux,
avec les couleurs des saisons...
21
Quand elles n'étaient
pas plongées dans les contes, elles gambadaient de par le royaume. Elles
nourrissaient Miss Lapioune, écoutaient ses gloutonnes histoires, sautaient
sur les nénuphars, visitaient les grottes mystérieuses, voyageaient
en bulles.
Le rire frais de la Demoiselle cascadait sous les voûtes du palais. De
plus en plus souvent. Jusqu'au jour où le grand médicateur la déclara
guérie.
Les lutins, un beau matin, entourèrent la mamie. Ils avaient des mines
attristées.
LeVert entonna :
- Bonne Femme, notre promesse te rappelons :
Et les trois lutins ensemble :
- Bon' Femm' s'en va d'chez elle,
Mironton mironton mirontaine
Bonn' Femm' s'en va d'chez elle,
Quand c'est qu'la ramenons !
Quand c'est qu'la ramenons ?
La ramenons chez elle,
Mironton mironton mirontaine,
la ramenons chez elle,
Quand soignée la Demoiselle,
Quand soignée la Demoiselle.
La demoiselle guérie-e
Mironton mironton mirontaine
La Demoiselle guérie-e,
Bonne femme s'en retourni
Bonne femme s'en retourni...
22
Plantée devant les trois lutins qui se torturaient les poignets dans le
dos, des larmes silencieuses roulaient sur les joues de la bonne mamie.
Elle se rappelait : petite masse tassée dans son profond fauteuil, attendant
que les jours passent, sans joie et sans espoir. Sans force ni entrain. Elle
se revoyait : boulet pour son entourage.
Oh bien sûr, elle aurait de bons souvenirs. Elle se reverrait souvent,
libellulant insouciemment au pays de la mutinerie.
A côté d'elle, la tenant par un coin de la jupe, la Demoiselle paraissait
de granit. Sa main frémissait nerveusement sur le tissu. Ses grands yeux
fixes se troublaient, retena nt à grand-peine une émotion violente.
Le chevalier-troll lui-même, dans la broussaille de sa barbe était
pâle et ému. Un oeil grand ouvert et l'autre à demi fermé,
il suivait avec embarras le discours des lutins.
Petit à petit, une foule s'assemblait en un silence pesant. Miss Lapioune
elle-même avait daigné quitter son bassin, au risque de rater quelque
moucheron assoiffé. Et maintes fleurs en avaient perdu leur maladive coquetterie.
La bonne femme gémit :
- Mais, je ne veux point vous quitter...
Les trois lutins, vers qui les regards se tournaient à la dérobée,
perdaient leur insouciante contenance.
LeJaune chatouilla LeVert dans le creux de l'oreille, le faisant bondir. Tout
le monde se figea.
- Il ne peut en être autrement, clama-t-il. Tout ce qui d'elle doit partir
partira !
La foule se tassa davantage, comme brusquement chargée d'un pesant fardeau.
- Allons, maintenant, fit LeBleu. Le Roy de l'Huis doit s'impatienter. Qu'une
fois nous l'ayons grugé, c'est assez.
23
- Et le Maître-Feu, de
rage doit rugir.
Et LeVert répéta sentencieusement avec un large sourire :
- Tout ce qui d'elle
doit partir, en route !
Et les trois lutins partirent en sautillant, suivis de la canne
bondissante, des bésicles clignottantes, du vieux châle
ondoyant, de la robe grisonnante, des chaussons trottinants, du
dentier claquetant...
Et, partant d'un grand Hourra, l'assemblée se mit à
cabrioler, chanter et danser.
Dans le petit salon
carré, l'ultime étincelle d'un feu de bois s'éteint.
Un hoquet, et voilà que le balancier de la vieille horloge
s'arrête pour toujours. Trois aiguilles forgées dégringolent
dans le caisson.
Deux silhouettes entrent dans le salon, tout en se chamaillant.
Il y est question de la pénible corvée de coucher
la vieille. Sans grand ménagement, deux paires de bras
retournent le fauteuil. Une canne de bois glisse de l'accoudoir
et se brise au sol.
Au milieu de coussins criards sont posés, bien en ordre,
une robe grise toute rapiécée, des lunettes sans
reflet, un châle et un dentier rigolard.
Au sol, deux chaussons fourrés sont posés, bien
rangés. Le droit à la place du gauche, et le gauche
à la place du droit...
Ce conte test
dédié, Maman,
Il me plaît despérer que tu es heureuse,
Au pays des Lutins et des Fées...
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