Bien au-dessus des cîmes millénaires des vieux
chênes, se dressent les créneaux de ma vieille forteresse. Ces
nobles géants de la forêt la respectent comme une déesse
: ils poussent en un large cercle à distance de ses douves.
Il nest pour oser lagresser que cette vile engeance de la nature
quest le lierre: il sagrippe à ses murailles et monte à
lassaut des tours dangle, et aussi la mousse et le lichen qui se
plaquent sur les murs, tombent en longues écharpes filandreuses sous
les porches. Les arbustes parasites qui ont su profiter de la moindre anfractuosité
pour prendre racine à mi-muraille. Les orties et les herbes drues qui
tapissent lalentour. Et enfin les ronces qui lancent à lassaut
des pierres en saillie leurs rêts barbelés.
Toute cette verdure fait ressembler lantique château à une
entité surgie des profondeurs.
Les nuages saccrochent dans leur course à ses donjons, et parfois
sy déchirent. Les fossés sont remplis dune vase épaisse,
dissimulée sous les lentilles deau et les nymphéas.
Lorsque jétais petit, je pouvais longer les remparts en marchant
sur cette fange. Après, il me fallait y ramper, et, le nez au ras du
sol, cette gélatine puante me soulevait le coeur. Jai abandonné
laventure le jour de mes dix ans. La vase ma aspiré, et jai
eu beaucoup de peine à regagner la rive. Il ma fallu plusieurs
mois pour me débarrasser de lodeur.
|
Jai aujourdhui seize ans, et il me faut quitter Castelkraün. Je ne crois plus en cette mission qui veut que depuis presque six-cents ans, nous attendions le retour du Seigneur. Le Seigneur ne reviendra plus ! Cest en vain que lont attendu cent ans chacun mon père, mon grand-père, mon arrière grand-père, mon arrière arrière grand-père... |
![]() |
1
Jai préparé une musette, volé de
la nourriture dans le garde-manger. Jai apprêté mon meilleur
arc et confectionné avec soin un plein carquois de flèches. Oh
! Je nai aucune crainte que Reniane, ma vieille nourrice sourde et muette
ne me retienne. Elle na jamais rien fait contre ma volonté. Du
moins ouvertement.
Mon père, Dorin-Maür, est bien trop vieux pour me suivre.
Et qui pourrait entraver ma décision ? Puisquil ny a personne
dautre au château !
Alors je suis parti, sans me retourner et sans aucun regret. Jai marché
vers les montagnes, qui encerclent lhorizon. Javais passé
des jours entiers au sommet du plus haut donjon, à scruter les dents
de scie des sommets. A treize ans, je savais quun jour je passerais par
ce col, tout au nord, entre ces trois aiguilles qui semblent des silhouettes
de gardes sappuyant sur leur hallebarde. Je reconnais tous les arbres
de la forêt pourtant immense. Jai entrecroisé des douzaines
de chemins, au retour des chasses. Jai souvent joué à marcher
longuement, les yeux fermés, à faire des détours afin de
me perdre. Mais toujours les lieux métaient familiers.
Le soleil couchant rougeoyait comme je laissais derrière moi les derniers
troncs. Jai mangé un peu de viande séchée, avec du
pain que fabrique la vieille Reniane. Et je me suis couché sur le sol,
enveloppé dans ma vieille couverture de chasse. Je me suis endormi très
vite. Demain serait une rude journée.
Là-haut, la montagne plongeait dans le ciel ses dents de granit. Jassurai
ma musette sur mon dos, pour ne pas être gêné durant lescalade,
et jattrapai la première saillie.
Je regardais le sol, si proche. Tant defforts et nen être
que là. Bien sûr, jai déjà beaucoup de difficultés
à marcher et courir sur le sol, alors lescalade...
Cest à cause de laccident de mes huit ans. Je faisais de
léquilibre sur les remparts, et jai basculé dans le
vide, là où les murs du château sappuient sur une
petite falaise. Les rochers ont été taillés en pointe pour
améliorer la défense de la forteresse. Jai vu monter vers
moi les rocs aiguisés. Jai crié quand une pointe a traversé
mon ventre et heurté mes os. Puis plus rien.
Mon père est venu me désempaler. Mon corps avait été
traversé en quatre endroits. Jai beaucoup pleuré : javais
peur de mourir. Cest ce jour-là que mon père ma avoué
que celà métait interdit.
Il ma parlé de Haërlinn, lenchanteur du Seigneur, qui
a offert aux Maür limmortalité. Immortalité pour cent
ans. Le temps de surveillance de la forteresse. Après...
2
Après, jai guéri. Oh ! Il a fallu un long
temps. Les petits morceaux dos de mon bras gauche se sont ressoudés
en boule. Cela me fait un énorme bras, très court. Ma jambe droite,
elle, sarticule vers trois directions possibles, mais ne se plie pas.
Ma colonne vertébrale a pris un angle qui moblige à regarder
le ciel. Et pour pouvoir suivre mon chemin des yeux, mon cou a dû sallonger
et se replier au-dessus de la poitrine. De profil, je ressemble un peu à
un serpent dressé, prêt à attaquer.
Un rocher a fait éclater larrière de mon crâne en
deux parties. Les plaques osseuses ne se sont jamais ressoudées. Elles
ont poussé chacune de leur côté, en pointe, tendant le cuir
chevelu entre elles. Quel étrange monstre la nature a produit afin de
me garder en vie...
Bientôt, la nuit sera là. Je mattache solidement contre la
paroi à laide de la corde, et mendors entre ciel et terre.
Je nen puis plus. Cette nuit sera la sixième passée sur
léchine de la montagne qui nen finit pas. Au-dessous, les
chênes géants ressemblent à de vulgaires orties. Emergeant
de la verdure, je vois les remparts de Castelkraün. Et par-delà,
la chaîne circulaire des montagnes qui emprisonnent mon minuscule pays.
Mais demain, je serai passé. Que la descente sera douce. Quel monde merveilleux
je trouverai derrière ! Et je mendors comme une araignée
au bout de son fil, pour la dernière fois.
Jy suis presque ! De chaque côté, deux parois se séparent
pour sélancer vers le ciel, chacune de son côté. Et
au milieu, un col : cest ma liberté...
Un dernier passage difficile. Un surplomb incontournable. Je glisse une boucle
de corde autour dune aiguille de roche, en prenant garde de ne pas la
tendre. Puis, dans une mince crevasse, coince une branche percée.Si je
décroche, le bout de bois emprisonné se bloquera.
Mes ongles usés agrippent larête. Je me hisse sur la plate-forme,
me lève. Le ciel, de lAutre Côté, est rempli de nuages.
Mais quels magnifiques nuages !
Un tremblement. La montagne bouge. Elle sagite, elle gronde. Un grondement
de pierre raclée, qui inonde le crâne. Elle se cabre !
Une pluie de rochers fond sur moi. Un bond en arrière. Ma plate-forme
monte, monte vers le soleil. Mais le soleil séteint.
3
Il fait nuit. Je suis pendu au bout de ma corde. La boucle a arraché
le piton, mais le bout de bois a tenu. La plate-forme nexiste plus : laminée
par la pluie de blocs. Et la liberté, juste à portée de
main tout à lheure, nexiste plus. Entre les deux grands pics,
un autre, plus impressionnant encore, sest élevé.
Je pleure de rage. Je maudis aux quatre vents le nom dHaërlinn, voue
son damné maître aux enfers ; crache en direction de Castelkraün...
Le jour, la nuit, le matin. Jai dormi un jour entier. Je dévore
une partie des provisions qui me restent. Leau va manquer.
En serrant les dents, je reprends lascension. Jai juré de
laisser mourir ce pays dans sa solitude. Et ce nest pas une montagne-champignon
qui men empêchera.
Les jours passent. Il ny a plus de peau sur mes doigts. Mes sandales mont
quitté depuis longtemps aussi, et mes vêtements sont en lambeaux
à force de râper la pierre. Mais je monte !
Je ne sais plus combien de jours se sont écoulés. Le creux par
lequel je compte passer sest rapproché. Deux jours tout au plus...
Encore quelques mètres. Le ciel de lAutre Côté est
clair, alors quici, roulent des nuages noirs. Lorage éclatera
dun instant à lautre. Je franchis un chaos pour me rapprocher
de la liberté. Au premier éclair, la montagne a bougé.
Au second, elle a rué. Jai juste vu un énorme bloc senvoler
avec moi, là où la foudre avait touché. Puis, comme une
roue folle, jai dévalé la pente.
La première fois que jai ouvert les yeux, ils ne voyaient plus.
Après, longtemps après, jai distingué de la lumière
par détroites meurtrières encombrées de cils. Durant
tout ce temps, je navais que deux yeux qui me brûlaient. Mais où
était mon corps ? Et puis jai eu une bouche, qui réclamait
de leau. Au-dedans, tout faisait très mal. Jai pu boire,
du salé épais. Du sang qui venait de je ne savais où. Et
une gorge qui sifflait et ramenait un goût âcre à chaque
respiration. Et une poitrine qui sempalait sur des dizaines de clous à
chaque mouvement. Mais du reste, aucune nouvelle.
Et quand je me suis éveillé de nouveau, jai vu : le sol,
pas très loin. Jétais coincé dans un inextricable
fouillis de branchages. Cétait des buis, poussant à flanc
de paroi. Lodeur de cuir, cétait ma vieille musette sur laquelle
mon visage reposait. Dedans, il y avait de leau ! Mais mes bras mavaient
quitté. Jai essayé douvrir avec les dents, puisque
tout mouvement métait interdit.
4
Mais je devais en avoir de cassées. Je bavais du sang.
Jai pu creuser le fond, là où lusure avait déjà
commencé son oeuvre.
Loutre était percée, il restait si peu de liquide que quatre
coups de langue lont séchée. Jai mâchouillé
le cuir imbibé. Puis jai grignotté les dernières
provisions. Je prenais bien garde de ne pas vomir.
Les dernières miettes finies, jai attrapé du bout de la
langue les feuilles de buis qui mentouraient. Je léchais les gouttes
de rosée du matin. Puis jai mâché les petites branches,
et les plus grosses. Jai mangé loutre de cuir, mais la musette
en peau de sanglier était trop dure. Les jours et les nuits ont passé.
Jai pu me laisser glisser le long des buis, réveillant des douleurs
partout. Jai atteint un nouvel endroit plein de feuilles. Et de nouveau,
me suis mis à brouter.
Une nuit, je suis tombé des arbres. Jusquau sol, il y avait bien
dix ou quinze fois ma hauteur. Mais je nai rien senti, parce que jétais
évanoui.
Sur le sol, cela a été beaucoup mieux. Jai pu manger des
herbes et des lichens, plus tendres que les feuilles de buis. Et puis, longueur
de corps après longueur de corps, jai atteint la forêt. Il
y avait des champignons près de mon arbre, des mousses, et, sous les
feuilles, des vers et de petits insectes qui mont redonné des forces.
La lune pleine est revenue bien des fois avant que je puisse me lever, et faire
quelques pas.
Là-haut, les montagnes avaient changé de forme. Mais elles se
dressaient toujours comme des sentinelles incontournables. Les passages possibles
nont pas retenu mon attention. Non. Il était impossible de sévader
par là. Mais je trouverais un autre chemin !
Jai enfin pu marcher. Il me fallait rentrer au château, au moins
pour passer une convalescence où la rosée des nuits ne sinfiltrerait
pas dans tous mes os brisés. Mes vertèbres mal ressoudées
me faisaient souffrir le martyr à chaque pas. Je tenais mes bras immobilisés
à cause de douleurs aigües sur les flancs et les épaules.
Et mes jambes ne me portaient quà condition que je choisisse le
terrain où je posais le pied.
Je cheminais depuis plusieurs jours en direction du château. En temps
normal, rejoindre CastelKraün ne maurait demandé qune
journée. Mais à cause du triste état dans lequel je me
trouvais, obligé de me reposer souvent, de mallonger plusieurs
heures en attendant que satténue la douleur, je mettais beaucoup
de temps. Hier, au moment où la nuit tombait, je pouvais encore voir
le bouquet des trois petits arbres auprès desquels je métais
réveillé le matin.
5
Je comptais presque les pas qui me séparaient du château.
Alors, il est arrivé quelque chose dimpensable : je me suis perdu
! Perdu dans une forêt inconnue. Ces épineux bas, desquels pendaient
des lichens verdâtres, ces troncs noirs et torturés, ce sol où
chaque pas faisait surgir de leau, NEXISTAIENT PAS autour de Castelkraün.
Je me suis pris à rêver que javais dégringolé
de lAutre Côté. Mais celà a été fugitif,
car les montagnes sincurvaient autour de moi, et jen reconnaissais
de nombreux aspects.
Bientôt, un brouillard se mit à planer bas, masquant la vision
à quelques pas. Bientôt, leau mest montée autour
des chevilles, puis à mi-mollet. Cette nuit-là, jai dormi
appuyé contre un arbre, empêtré dans les branches.
Au matin, mes articulations étaient rouillées, et mon corps était
couvert de longues bêtes luisantes et noires, qui sétaient
gorgées de mon sang. Elles mont servi de déjeûner.
Leau mest montée jusquà la taille, puis à
la poitrine, où elle sest arrêtée. Mes orteils senfonçaient
dans une vase qui laissait remonter des grappes de bulles dont la puanteur me
faisait tourner la tête. Des spectres de branches surgissaient de la surface.
Javais trouvé un tronc flottant sur lequel je mappuyais pour
avancer. Il semmêlait souvent dans les enchevêtrements dalgues
et de bois mort. Des choses frôlaient mes jambes sous leau. Mais
malgré lhumidité, mes os étaient soutenus, et je
sentais moins les élancements dune marche à lair libre.
Une nuit accroché à mon tronc. Réveil toutes les fois que
joubliais de garder la tête hors de leau.
Le brouillard ne se décidait pas à se lever. Jai progressé
plusieurs heures sans avoir pied, pour retrouver le fond juste avant lîle.
Elle émergeait en odeurs putrides, comme la carcasse dun monstre
millénaire se décomposant depuis des siècles. Couverte
darbres malingres, qui bavaient de longues langues de lichens lépreux.
Le sol était de poussière gluante et de déchets innommables.
Le sommet de lîle était surmonté dun promontoire
rocheux. Je latteignis à la nuit, trébuchant sur du bois
mort et des rocs saillants. Je métalais dans ce qui semblait être
la carcasse dune vieille barque, qui me retenait prisonnier.
6
Là ou ailleurs... Je mendormis pour échapper
à la douleur.
Les premiers rayons du soleil me révélèrent que ma si inconfortable
paillasse avait été la cage thoracique dun cheval. Ce que
dans lobscurité de la veille javais pris pour des morceaux
de branches mortes étaient en fait des ossements.
Lossuaire de toute une armée. Mais quelle étrange armée
avait pu éprouver le besoin damener avec elle des enfants ?
Jerrais parmi des squelettes humains portant encore leurs armures trouées
et oxydées. Des épées, des lances, des hallebardes, des
heaumes, des écus, des selles moisies et des harnachements jonchaient
le sol. Les débris de charriots, des barriques, des outres de peau séchées
qui collaient au sol.
Lîle semblait nêtre surgie du marais que grâce
à cet empilement de morts. Rien alentour ne donnait dindications
sur les raisons de ce carnage. Les équipements étaient ceux dune
seule et même armée. Il ny avait pas eu bataille. Les défunts
gardaient aux phalanges leurs bagues. Des bracelets et des colliers dor
brillaient faiblement. Les bourses décus étaient restées
accrochées aux ceintures.
Dans la grotte, assis sur des lambeaux de fourrures dours, il y avait
un squelette portant une armure autrefois splendide. Une épée
tronquée était posée sur ses rotules. Un grand écu
retourné lui couvrait les pieds. Un épais rempart de corps sentassait
autour de lui.
Me soutenant sur le manche dune hallebarde, je men approchai, et
retournai lécu.
De surprise, je lâchai ma canne, et meffondrai sur les ossements
qui craquèrent dindignation.
Là, sur le grand bouclier mangé de rouille, était encore
visible lénorme gueule dun dragon tentant de mordre une tour
et sy cassant les dents. Lemblème du Seigneur.
Jarrachai lépée au squelette qui seffondra.
Sur la garde, était gravée «AERE PERENNIUS»* la devise
du Seigneur.
Le Seigneur que nous avons attendu si longtemps. Celui qui avait asservi le
destin de sept générations en toute impunité. Maudit soit-il
par-delà les limbes!
Le premier coup dépée ébranla la vieille carcasse
sur son misérable trône.
* AERE PERENNIUS : «Plus durable que lairain».
7
Le second éparpilla côtes et vertèbres.
Le troisième fit rouler le crâne sur le sol, et le quatrième
le pourfendit.
Maudit ! Maudit ! Maudit !
Maudit Seigneur qui avait fait ensorceler ses pauvres gardiens, leur refusant
jusquau salut de la mort tant que durait leur mission !
Un souffle froid et hostile parcourut le vieux charnier au moment où
je crachai sur lécu.
Un long cri lugubre vrilla léternel silence quand le second crachat
toucha la devise de lépée.
Au troisième, qui éclaboussa le vieux crâne, des glissements,
des craquements, une agitation suspecte secoua lensemble de lîle.
Linstinct me poussa dehors, au plus vite. Lintérieur de la
grotte était envahi de hullulements terrifiants. Serrant lépée
contre moi, je fuyais vers le tronc qui mavait mené jusquici.
Une main décharnée saisit ma cheville, et la serrait comme un
étau. La lame trancha le poignet, mais la main continuait à serrer.
Je dus disloquer les os en y insérant la pointe de lépée.
Une vague plus violente souleva la masse des corps. A quelques mètres,
un cheval se mit debout avec difficulté, et, cahin-caha, se mit en marche
vers moi. Un chevalier avait saisi sa lance, et tentait de se dépêtrer
des carcasses de ses compagnons de misère.
La grotte vomissait maintenant un flot de personnages de cauchemars rampants,
saidant des mains et des pieds, des moignons dos, brandissants armes
rouillées, tibias...
Je réussis à franchir un encerclement de hideurs menaçantes,
poussai mon tronc à leau, y plantai lépée,
et battis des pieds pour méloigner de lîle morte.
Les premiers rangs des poursuivants entrèrent dans leau et y disparurent.
Je redoublai la cadence : ils tenteraient de mattirer au fond sils
me rattrapaient.
Je vis tomber la nuit avec terreur. Allais-je tourner en rond et risquer de
rencontrer la garde ? Heureusement, le pâle halo de la lune me permit
de garder lorientation. Au petit matin, jabordai une rive. Je marchais
entre des arbres malingres dont les racines entravaient ma marche. Les lambeaux
pendant du lichen se collaient sur mon visage. Javais froid, faim, et
seule la peur mobligeait à marcher...
Il faisait grand-jour. Les rayons du soleil restaient puissants même au
travers des hautes futaies. Je reconnaissais parfaitement lendroit : non
loin souvrait le terrier dun énorme blaireau qui me laissait
en paix à condition que je ne lapproche pas durant la période
des amours.
8
La forteresse était à moins dune lieue.
Je me retrouvais dans un endroit connu. Avais-je marché durant mon sommeil
pour quitter la lande marécageuse, ou était-ce encore magie ?
Lîle de larmée morte navait-elle existé
que dans un cauchemar ?
Et lépée ? Où était lépée
? Je men étais servi la veille, et métais certainement
endormi avec. Mais jeus beau fouiller, quadriller les alentours, les recherches
restèrent vaines. Jarrivais à Castelkraün dans la soirée.
Tout de suite, lendroit me parut changé sans que je puisse dire
quoi.
Je quittai lorée de la forêt, mavançai vers
le pont-levis, entrai sous la poterne. Je retrouvais lombre fraîche
et lexhalaison de salpêtre. Lodeur croupissante des fossés.
Jempruntai lescalier de garde.
Je compris alors pourquoi la forteresse mavait paru changée : il
lui manquait un donjon. Les débris gisaient dans la grand-cour, égarés
parmi ceux des cinq autres tours.
Durant mon absence, mon père avait eu cent ans. Il avait donc été
délivré du serment donné il y a six générations.
Il avait disparu. Où ? Le saura-t-on jamais? Et après lui, ne
lui avait pas survécu le donjon du haut duquel il avait devoir de guetter
une éventuelle attaque ou le retour du Seigneur.
Le retour du Seigneur... Ah oui !
Il ne restait désormais que le donjon qui métait destiné.
Le dernier donjon. Mais je ne comptais pas y passer mon existence. Le Seigneur
est mort ! Le pacte qui liait mes ancêtres aurait dû être
rompu.
Jai arpenté le castel en tous sens. Nulle âme qui vive dans
le jardinet, ni dans aucune salle. Des douves aux chemins de ronde. Lendroit
où mon père aimait à se reposer était vide. Je tâtais
sa paillasse moisie, et fouillais dans le tapis de copeaux laissé par
les bois quil sculptait. Rien. Il sen était allé sans
un regard en arrière. La lumière du soir entrait par la petite
fenêtre carrée, incendiant les fils des toiles daraignées.
Peut-être avait-il laissé quelque chose à Remiane ?
Mais la vieille servante resta introuvable. Jeus beau la chercher. Lhabitude
me poussa à la cuisine, où javais coutume de la voir touiller
des mixtures dans des chaudrons, attiser le feu, dépecer un gibier ou
repriser quelque vieux pourpoint.
Les braises étaient froides et tout semblait à labandon.
9
Je men fus me coucher sur ma paillasse.
Le lendemain, dès laube naissante, je descendis dans la vaste cuisine.
Un grand feu illuminait lâtre et léchait le cul noirci du
vieux chaudron qui chuintait. Rémiane était installée sur
sa vieille chaise dépaillée. Elle pelait un lapin.
Elle neut aucun mouvement à mon approche, mais je sus par habitude
quelle mavait deviné. Je minstallai devant elle. Parfois,
son regard glissait sur moi sans sy arrêter. Toute la journée,
elle vaquerait aux occupations dont elle avait la charge, avec une lenteur de
vieux spectre usé. Et au soir, elle partirait se coucher sans écho.
Se coucher ? La vieille Rémiane dormirait-elle ? Et où ?
Oui, où était sa tanière ? Je connaissais la forteresse
des cryptes jusquaux toitures des plus hauts donjons. Et même le
vieux souterrain désaffecté, dont le plafond suintait au passage
du grand fossé, navait plus de secret pour moi.
Mais lemplacement de la cellule de la vieille servante demeurait un mystère...
Ainsi, le soir venu, je lobservais couvrir le feu sous la cendre, retourner
son chaudron et pendre au mur la grosse cueillère de bois ; rassembler
les plis de son châle autour de ses épaules, et quitter la salle
à pas glissés.
Elle traverse la grand cour, passe devant les ruines des six donjons écroulés.
Elle gagne les anciennes écuries, longe les abris des palefreniers, débouche
dans une courette qui voit rarement le soleil. Une volée de marches,
et elle arrive sur les créneaux de la tour de défense ouest. Là,
elle fouille les ampleurs de son vêtement et extirpe une lampe à
huile toute allumée. Elle sengage dans les profondeurs par lescalier.
Je suis la lueur, avec la prudence de mouvement qui permet de pister les daims.
Dix neuf marches. Une porte séclaire dans le mur. Rémiane
pousse le battant. Le panneau de bois se referme sur la clarté.
Je patiente dans le noir, puis descends. Mes mains frôlent la paroi humide
où pousse une mousse gluante à lodeur de vase. Ainsi, là
sont les appartements de la vieille servante. Frapper à la porte, mais
pour lui dire quoi ?
Vingt-sept, vingt-huit...
Vingt-huit marches !
La porte souvrait sur la dix-neuvième...
Je remonte, laissant courir mes deux mains sur les pierres froides.
Je débouche dans la vieille cour, sans avoir trouvé le renfoncement.
10
Je redescends, recomptant bien les degrés : pas de porte.
Je retourne à la cuisine me munir dun brandon et dune torche
de résine. Mais pas plus à la lumière quà
tâtons je ne découvre louverture par où a disparu
la servante...
Jexamine alors chaque marche, musant les yeux et les ongles sur
la moindre aspérité. Rien. Je mattaque alors aux murs de
droite et de gauche. Je passe les ongles entre les joints, appuie, tire sur
les saillies, introduit la lame de mon poignard, fais levier sur tous les endroits
suspects. Aux premières lueurs de laube, nul passage dérobé
nest apparu. Des résidus de torches jonchent le sol. Je les ramasse
en hâte et rejoins ma cellule où je mendors comme une masse.
La journée sest écoulée comme tant dautres.
Jai beaucoup réfléchi et beaucoup marché aujourdhui.
Jai même gravé sur une ardoise un dessin de la forteresse,
en comptant les pas. Et savez-vous ce que jai découvert ? Que la
porte de Rémiane souvre sur le mur extérieur, épais
de quatre longueurs de bras, au-dessus des douves. Mais ce soir, pour moi, sera
levé un des mystères de ce maudit château. Jai un
plan...
La nuit a effacé les contours de lescalier. Jattends la venue
de Rémiane, quatre marches plus bas. La froidure du mur a pénétré
dans mes os. Ne bougeons plus, voilà la lueur de la lampe à huile,
qui découpe les pierres.
Dix-sept, dix-huit, dix-neuf !
La porte est là, en bois sombre et toute cloutée.
Je viens de découvrir le secret : cest la lueur de la lampe à
huile qui fait apparaître la porte !
Une main se pose sur le loquet, un déclic.
Attention.
Au moment où le battant bouge, je bondis comme un lynx sur la vieille
servante qui bascule en arrière. Emmêlés, nous percuttons
le vantail qui frappe un mur. La lampe à huile est tombée sur
le sol et sest brisée.
Un hurlement me vrille les tympans.
Un étrange brouillard hante mon crâne. Je me concentre pour le
faire cesser, et il se dilue... Jouvre les yeux. Horreur !
Très loin sous moi, je vois les remparts de Castelkraün. Les toits,
les tours, les fossés dont leau miroite doucement sous la lune.
Puis la grande couronne darbres, qui arrive jusquaux montagnes.
11
Les cimes des hauts pics, dont le quartz renvoie leur reflet aux étoiles.
Et au-delà des montagnes, du flou...
Au-dessus et alentour, la vastitude du ciel dété.
Et je tombe, tombe, aspiré vers le sol. Linstinct réinstalle
le brouillard dans la tête. La chute cesse. Je remonte lentement, mimmobilise.
Dans ma main crispée, un visage de cuir, sec et tiède.
Ce long nez tombant, ces lèvres serrées en plaie refermée,
ce menton en hameçon, garni de poils drus, ce front plissé à
la grosse verrue centrée. Le visage de Rémiane ! Je me retourne.
Se tient debout une haute silhouette enveloppée dans les hardes trop
courtes de la servante. Le visage est vide. Je regarde le masque, me lève.
La face semble un miroir qui peu à peu, en dincertaines ondulations,
prend possession de mes traits. Je plonge au-delà...
Dans lovale du visage, je vois le seigneur, tout harnaché pour
partir en campagne, donner les dernières recommandations à un
personnage agenouillé devant lui. Cest Ker-San-voiërlann,
mon ancêtre.Son nom signifie «Le Confident Céleste».
Il est habillé dune grande robe de toile écrue. Ses cheveux
rares flottent dans le vent, et il recueille avec respect les propos de son
suzerain. Il regarde séloigner larmée, puis il monte
dans le premier donjon. La salle de veille est envahie de parchemins et dinstruments
étranges. Des plans de ciel et des dessins de monstres inconnus.
Sa vie défile à toute vitesse. Un soir, un chant inconnu se fait
entendre dans la cour. Le sage descend de son observatoire, et découvre
une grande et belle dame enveloppée de voiles transparents qui étincellent.
Enivré par le chant, il sunit à elle. Au matin, elle a disparu.
Il ne la reverra jamais. Il étudie beaucoup les astres, passe ses nuits
à observer la voûte céleste et écrit des notes à
la lueur de la lune. Un matin, il trouve un bambin devant la porte du second
donjon. Il le confie à Rémiane, qui lélève.
Rémiane na pas changé. Dapparence, elle est comme
aujourdhui. Son visage dautrefois est celui du masque que je tiens
en cet instant.
Lenfant grandit et forcit. A quinze ans, cest déjà
un colosse qui déracine les jeunes arbres. Il sappellera Korn-Ran-Krakerloan,
qui veut dire «Linépuisable Maëlstrom».
A dix-neuf ans, alors quil revient de deux jours de chasse, rapportant
un élan tué dun seul coup de poing, Korn ne trouve plus
son père, le vieux sage. Et les débris du donjon dans lequel il
a passé sa vie gisent dans la cour.
12
Korn pense que son père a été enseveli sous les décombres.
En une journée, il déblaie des tonnes et des tonnes de pierres.
Mais personne ne sest laissé prendre dessous. Il tente alors de
reconstruire la tour, car il pense au retour du Seigneur, et de son couroux
en découvrant son château amputé dun donjon. Il construit
tout le jour, soulevant des blocs monstrueux. Mais au matin, son travail est
anéanti. Il sobstine quelques temps, puis renonce.
Vers la fin de son règne, il rencontre lui aussi létrange
dame par une nuit claire.
Et lui aussi trouve un jour un enfant sur le perron du troisième donjon.
Un être chétif et hideux. Avec un long crâne en pain de sucre,
des arcades sourcillières qui retombent au-devant des yeux, les trous
des narines souvrent directement sur la face. Il le confie à Rémiane.
Korn trouve que lenfant est de bien modeste constitution pour être
de lui. Mais son père lui-même navait rien dun colosse.
Lenfant grandit et acquiert de bien étranges pouvoirs. Nest-il
pas capable de senfermer dans une bulle indestructible quand il est menacé
? A la chasse, il nemporte jamais ni arc ni lance. Le gibier tourne en
rond autour de lui et sécroule, mort dépuisement.
Il na aucun étonnement le jour de la destruction du donjon de son
père. Il na aucun geste pour le chercher non plus.
Il a pour nom Zer-Vuan-Soiyenn. Autrement appelé «LEsprit
qui Agit». Il médite des mois entiers dans sa tour, sans boire
ni manger. Il devine les choses avant quelle nadviennent. Il se
trouve devant la dame de la pleine lune avant quelle nait entamé
son chant. Il ne tente pas de lui arracher une promesse de rendez-vous futur,
car il en connaît la vanité.
Et un certain soir, il demande à Rémiane de préparer de
quoi accueillir un enfant qui apparaîtra le lendemain sur le seuil du
quatrième donjon.
Lenfant quil trouve au jour dit a des yeux transparents. Il pose
sur toute chose un regard souriant. Il grandit en harmonie avec tout ce qui
lentoure. Il est lami de tous les animaux. La nuit, les chauves-souris
viennent voleter au-dessus de sa paillasse, oubliant de rechercher leur nourriture.
Les araignées sendorment dans les plis de sa grosse couverture.La
chasse lui répugne, et quand il baguenaude dans les bois, il est toujours
accompagné dun loup, dun ours, dun daim. Les animaux
oublient leurs querelles à ses côtés. Les grands arbres
agitent la brise sur son passage quand il fait trop chaud, et les poissons frôlent
13
ses jambes quand il se baigne à la rivière, bondissent
par-dessus lui. Les fleurs souvrent largement, et les nénuphars
se hissent hors de leau. Et lorsquil est à sa tour de veille,
un nuage doiseaux accompagne sa surveillance. Les moustiques ne le piquent
pas et les mouches ne tentent pas de limportuner. Les lézards et
les serpents se sentent bien auprès de lui.
La légende gardera son nom : Lan-Sul-Itinégüinn : «Lamour
enraciné».
Il entend la musique annonçant la Dame de Nuit. Saura-t-on jamais si
cest à cause de la grande beauté de Lan-Sul, ou du charme
qui lentoure que la dame laisse sépanouir les premières
lueurs de laube, contrairement à son habitude? Quand elle senfuit
enfin, il fait grand jour.
Lenfant retrouvé sous les premiers rayons du soleil, sur les marches
du cinquième donjon est noir de poil. Un air maléfique anime son
regard de braise. Deux petites cornes semblent pointer sous son crâne.
Il crache comme un chat et mord Rémiane qui veut le prendre. Larrivée
de Lan-Sul Itinégüinn le calme. Il semble ne pouvoir contenir lénergie
qui lanime quen sa seule présence.
A dix ans, le petit Salg-Neg-Guermurnay est couvert dune épaisse
toison noire et bouclée. De grandes cornes courbes se sont développées
sur sa tête. Ses yeux de braise font fuir les êtres sur lesquels
se pose son regard. Le chaos naît sur son passage. Il écorche à
plaisir les animaux quil capture. Ses inventions en matière de
cruauté nont pas de limite. «Le cent fois Maudit» laisse
autour de lui une aura trouble. Le soleil pâlit à son apparition.
Les animaux, daussi loin quils le sentent, senfuient en grande
panique. Il a recours à des pièges dune inconcevable méchanceté.
Et, plusieurs fois, les bêtes prises ont préféré
se donner la mort plutôt que de tomber entre ses mains.
Dans sa tour de garde, il récite détranges incantations.
Le sol de la pièce est parcouru de dessins au charbon, de traces de cire
et souillé dentrailles de bêtes pourrissantes. Son plus cher
désir est de voir poindre à lhorizon une armée qui
marcherait sur la forteresse. A cette évocation, ses narines étroites
se plissent en laissant fuser de la vapeur. De la bave coule entre ses dents
pointues, et des râles inhumains jaillissent de son gosier.
Lors de la disparition de son père, le vieux Lan-Sul-Itinégüinn,
un long calvaire commence pour le petit royaume encerclé. Les animaux
qui en ont le pouvoir senterrent au plus profond, et sombrent en létargie
des années durant.
14
Le chant de la Dame napaise pas sa fureur mauvaise. A peine a-t-elle apparu
quil se jette sur elle comme le ferait un fauve sur une proie pantelante.
La Dame na pas un cri, pas une plainte. Elle se laisse tourmenter sur
le pavé froid de la cour. Et, bien avant laube, elle senfuit
dans les lambeaux de ses atours. Des traces de son sang maculent les dalles.
Rémiane veille jour et nuit lapparition de lenfant sur le
parvis du sixième donjon. Elle lemporte aussitôt quil
apparaît. Elle lélève en secret. Tout objet est pour
lui une grande fascination. Il observe tout ce qui lentoure. Il attrappe
tout ce qui est à portée de ses mains, palpe, tourne et retourne,
approche son regard et léloigne, renifle la moindre chose. Il a
entrepris un jour duser un galet jusquà lui donner une forme
doeuf. Sur cet oeuf, il a posé des touches de glaise et de cendres,
puis il est allé porter son chef-doeuvre dans le nid dun
héron. Loeuf ne déparait pas du reste de la couvée.
Mais quelle a dû être la surprise de léchassier en
ne voyant jamais éclore son quatrième oisillon...
Lenfant aime à se promener auprès des rivières, dans
les sous-bois. Une branche torturée devient, en quelques coups de lame,
un serpent furieux. De feuilles de joncs tressées, il créée
des canards sauvages plus vrais que nature. Sur les larges dalles de la cour,
il fait naître des paysages merveilleux à laide de terres
de couleur, de vase, de sucs de plantes ou doxyde de métaux.
Les vénérables rampes descalier sajourent de délicates
sculptures. Le manteau de la cheminée sorne dune scène
dhiver sur létang. On devine les roseaux gelés couverts
de givre, les feuilles prises dans la couche de glace. Les traces de pattes
dun lapin des neiges...
En de rares occasions, le vieux Salg-Neg Guermurnay descend de sa tour de veille.
Il traîne derrière lui des pestilences de soufre et de mixtures
sordides. Il trépigne en bavant sur un paysage de pierre posé
sur le dallage, projette un bloc de rocher sur une fresque taillée dans
le bois...
Mais sa grande vieillesse le rend impuissant à nuire. Et un matin, il
disparaît en même temps que séparpillent les débris
de son donjon. Le royaume encerclé pousse alors un soupir de soulagement
et se réveille.
La clef de voûte du sixième donjon sorne daudacieuses
dentelles de pierre parmi lesquelle on reconnaît un nom : Dorin-Soon-Seltzeen
«Le Résurrecteur dInerte».
15
![]() |
Il offre un jour à Rémiane un magnifique médaillon ciselé dans une piécette de métal, représentant un saule sur les rives dun lac. Et dans son tronc creux brille une étoile. La vieille servante lempoche sans un regard, en continuant déqueuter ses haricots. La Dame des Nuits Claires vient un soir réveiller Dorinn de son chant. Elle a un bref rictus en poussant du pied une pierre ayant appartenu au cinquième donjon. |
16
Ces monstres surgis dun enfer resteront prisonniers des
ossements des derniers hommes. Les rats, les loups, les chevaux et les poules,
les hommes comme les bêtes sont saisis de folie et se jettent les uns
sur les autres pour sanéantir. Les paysans brûlent leur blé
tout juste mûr, et tuent leur maigre bétail. Les serfs se jettent
à lassaut des demeures seigneuriales armés de gourdins,
de pierres... A coups de dents et dongle ils tentent de mettre à
mal les soldats protégés de cuirasses. Ceux-ci les repoussent,
mais bientôt eux-mêmes sen prennent à leurs semblables,
aux dames de la cour, aux enfants et aux vieillards. La folie de nuire sempare
de la Navarre et de Gascogne, de lArtois comme de la Bretagne, du royaume
Franc comme de celui dAngleterre, de Perse... Tout ce qui vit sous le
soleil est, en ces temps, occupé à sétriper, à
détruire.
Et dans un petit royaume perdu, entouré de montagnes, arrive un jour
un voyageur fourbu, accompagné dune grande et vieille dame. Cest
un puissant magicien, qui sinquiète du devenir du monde. Une grande
robe de bure toute efrangée davoir frotté sur tant de chemins,
un bâton de pèlerin noir et blanc, un crâne lisse et un visage
de parchemin. Il sentretient avec le seigneur, trois jours et trois nuits,
dans le secret dune crypte. Les yeux rougis de sommeil, le seigneur demande
à son peuple de se rassembler pour partir en guerre. Tout le monde est
requis : de la souillon à la princesse, du dernier-né dune
famille de serfs aux bourgeois, aux moines, aux nonnes...
Le magicien parcourt le petit royaume entouré de hautes montagnes, jetant
de-ci de-là des sorts qui se déposent sur chaque élément
: les arbres, les rocs, les mares... Puis il soccupe du château,
incluant détranges étoiles dans les murs. Il déploie
beaucoup de sa science dans la tour dangle qui sera le refuge de Rémiane.
Il explique sa mission à Ker-San-Voiërlann, le plus sage sujet du
seigneur. Il lui parle du monde alentour, qui nest plus que ruine et néant.
Il lui conseille de veiller attentivement sur le royaume, et dy empêcher
toute intrusion, car il sera le dernier bastion humain de la terre. Le mage
pose sa main sur le crâne de lancêtre et récite une
courte formule. Ker-San sent une étrange force lenvahir : il est
devenu immortel pour cent ans, âge durant lequel il laissera sa place
de veilleur à son fils...
Le sorcier abandonne la dame avec laquelle il est venu : cest une servante
qui connaît le Mal, et qui saura déjouer ses pièges au moment
opportun.
17
Le déchirement du ciel lui coupe la parole.
Un éclair mauve illumine le marais, et sa détonation fait éclater
les coeurs des derniers survivants.
Kerlan reste pensif devant la Haute Dame, fille dHaërlinn, dont le
visage reflète maintenant les étoiles. Il sent un immense respect
pour celle qui a su perpétuer la race, sans jamais un mot ni un soupir
devant la tâche titanesque qui lui incombait. Kerlan sent aussi la honte
lui monter au visage, davoir honni le Seigneur. Là, campé
au milieu de la nuit, il pense à ceux qui ont voué leur vie à
cette grande oeuvre quest la renaissance de lhumanité.
Il va vers la Dame et la prend dans ses bras.
Et demain matin, armé de son estramaçon, il ira détruire
son donjon. Nul besoin de surveillance désormais. Ainsi croulera le dernier
symbole de défiance envers une menace disparue à jamais. La Haute
Dame et Kerlan-Her-Brabandock, le Dernier Veilleur, seront alors libres. Libres
de relancer lhorloge du monde, qui marque aujourdhui lheure
zéro. Et un jour, leurs enfants passeront les montagnes, qui, cette fois
nauront nulle raison de les retenir.
FIN
<Sommaire> - <Contacter
l'auteur>
Votez pour ce site au Weborama