Douillettement enroulés dans un duvet,
pour résister à la fraîcheur née de
la rosée, les enfants se laissent aller à une douce
torpeur. Les voix baissent decrescendo, ne trouvant plus rien
à dire au sein de tant de bien-être.
Là sont les instants magiques.
Chacun, égoïstement blotti dans
son petit univers de Merveilleux, l'esprit embrumé de sommeil,
se laisse entraîner par ses rêveries. Les contes coulent
comme sur un papier à musique. La portée en est
un murmure de rivière sur les graviers, et les notes égrenées
sont le bruissement des herbes sous la caresse de la brise d'été,
le chant des cigales, le concert des grenouilles... Les péripéties
survenues aux héros sont le fait du hululement d'un grand-duc
dans le bois proche, ou bien du craquement des branches, le plongeon
d'un poisson dans l'eau noire... les éclairs lointains
d'un orage de chaleur.
Et il faut se faire violence pour saisir quelques
bribes de ce nirvâna, pour engranger une portion de rêve
qui le lendemain sera impitoyablement couché sur papier.
Oh ! Il n'en restera qu'une bien piètre substance, et le
pauvre résultat en est souvent froissé et jeté
dans les braises encore fumantes. C'est le triste prix de la trahison.
L'éther ne se laisse ni voler, ni capturer.
Mais qu'il naisse une belle légende
reste toujours possible. A condition de le mériter !
Ces maigres semences ramenées de si
haute lutte, il faut les faire germer. Mais pas n'importe où.
Pas n'importe quand. Pas n'importe comment.
Il faut les avoir dans un tiroir de l'esprit, rapidement accessible,
pour y ajouter, feuille après feuille, rameau après
rameau, dès qu'elles se présentent. Il faut savoir
les oublier aussi. Ne pas être un étouffoir qui les
fera dépérir.
Il faut les emporter partout. Leur faire voir des horizons différents
pour leur permettre d'y puiser les éléments vivifiants
qui les épanouiront.
Il est judicieux de les ramener parfois là où
on les a prises : se les rappeler juste avant le sommeil et s'endormir en leur
compagnie. Elles feront leur chemin durant la nuit, reviendront puiser à
la source des songes. Ainsi, au petit matin, elles auront réintégré
leur niche, mûries et embellies.
Il arrive qu'une plante-histoire pousse à toute vitesse, devienne un bel
arbre rapidement, mais qu'une étrange lassitude nous la fasse abandonner.
Les paragraphes semblent alors atteints de phylloxera. On s'en désintéresse
et elle végète dans la poussière d'un tiroir. Mais un grain
d'histoire ne meurt jamais. Il sera peut-être un jour repris et mené
à terme, de par l'espièglerie d'une muse volage.
On peut aussi faire une plantation de contes, comme une
haie. On butine à tous, au gré des jours et des humeurs. Certains
vont pousser trop rapidement. Il faudra alors les élaguer. Quelques-uns
pourront prendre une mauvaise direction, un tuteur leur sera nécessaire.
Une histoire sera de ces espèces parasites.
Comme un lierre.
Elle grandira sans difficulté, et un
mauvais jour, on découvrira qu'elle ressemble de trop près
à celle d'un autre auteur. Elle sera vouée au déracinage
pur et simple.
D'autres, comme les buis, pousseront lentement,
à raison d'une petite phrase par mois. Elles mettront longtemps
à mûrir, souffriront de rachitisme. La trame en sera
torturée et pleine de recoins. Il faudra les lire plusieurs
fois pour les comprendre.
Certaines ressembleront à des champs
de friche, tout hérissées de personnages et d'actions
secondaires, sans vrai fil conducteur. Une histoire anarchique
qui fait quelques développements à droite, fait
demi-tour, laisse mourir en chemin son héros-parmi-tant-d'autres,
en accompagne un différent, le fait rencontrer un troisième
qui a déjà un passé confondu avec le premier...
Il y aura celles qui ressembleront à
des peupliers, longues et droites. Telle l'histoire du chevalier
qui, dès le départ, doit mener sa quête. Il
enfourche son destrier, et court sus à son but, sans trêve
ni repos. Une fois délivrée sa belle, il se marie
et engendre grande lignée qui poussera dans une irréprochable
continuité. Une haie de peupliers.
Les contes-fruitiers laisseront un fade goût
. Il en sera semé un grand champ. Tous seront du même
acabit, taillé avec la même régularité.
Tous auront leur introduction sans surprise après avoir
lu le premier. Tous auront le même héros-qui-ne-meurt-jamais,
mais qui doit tout de même être en danger à
la page quarante-deux, s'en sortir avec les honneurs à
la page cinquante-sept, châtier les méchants de la
quatre-vingt deux à la cent-quarante huit et se retrouver
à la cent-cinquante pour y recevoir médaille et
citations.
Il y aura les légendes-champignons : discrètes, enrobées dans un milieu subtil, tout en finesses cachées, où il faut chercher la corrélation entre chaque mot . Passionnantes comme la chasse au cèpe qu'on aperçoit entre les taillis, mais qui disparaît dès que le regard n'appuie plus dessus. Et pourtant, il était là, au pied de ce châtaignier, là, à trois pas, juste à côté de ces bogues vides. Il faut suivre l'histoire avec attention, ne pas s'égarer, ne pas lâcher le fil d'Ariane. Qu'un évènement anodin vienne perturber l'esprit, et nous voilà perdus sans espoir de retour. Les mots s'alignent sans logique. On bute contre des phrases qui ne mènent à rien. On tourne, trois bonds en arrière, deux en avant, des écarts pour tenter de reconnaître le passage.
Mais rien à faire.
La solution est de reprendre le conte en recommençant du titre...
Le germe d'un conte peut se trouver dans une
vieille souche à demi-immergée, une roche étrange
ou une fiole ancienne trouvée dans l'herbe. Dans le passage
d'une étoile filante ou dans un bouquet de roseau agité
par le vent, le parfum d'un sous-bois, une feuille recroquevillée..
Chaque pas peut nous révéler
qui une fable, qui une épopée fantastique, qui une
aventure mirifique.
Les légendes sont dans l'air...
FIN
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